Couverture thematique : l'IA appliquee au quotidien des TPE et PME

Baromètre France Num 2026 : ce que les chiffres cachent

Le baromètre France Num 2026, publié le 28 septembre par la Direction générale des Entreprises, a surtout été relayé pour un chiffre : 40 % des TPE et PME utilisent désormais au moins une solution d’intelligence artificielle, contre 26 % en 2025 et 13 % en 2024. Le chiffre est réel, mais il ne raconte qu’une partie de l’histoire. Lu en entier, ce baromètre décrit des entreprises qui adoptent l’IA plus vite qu’elles ne l’organisent, qui dépensent moins pour leur informatique, et qui se font davantage confiance pour gérer seules des sujets de plus en plus techniques. C’est cette combinaison qui mérite l’attention d’un dirigeant.

D’où viennent ces chiffres

L’enquête a été menée par le Crédoc auprès de 9 655 entreprises de 0 à 249 salariés : 2 869 PME et 6 786 TPE, dont 799 sans salarié. Les dirigeants ont été interrogés en ligne et par téléphone entre le 23 mars et le 18 avril 2026. C’est la sixième édition, ce qui permet de comparer les évolutions d’une année sur l’autre.

Deux précisions utiles avant de lire les résultats. D’abord, ce sont des déclarations : « utiliser une solution d’IA » peut recouvrir aussi bien un abonnement professionnel déployé sur tous les postes qu’un salarié qui ouvre ChatGPT de temps en temps sur son téléphone. Ensuite, l’enquête date du printemps : elle a été réalisée avant le 1er septembre 2026, date à laquelle l’obligation de réception des factures électroniques est entrée en vigueur.

L’IA : une adoption rapide, mais surtout gratuite et individuelle

La progression est spectaculaire, en particulier dans les PME, qui passent de 34 % à 53 % d’utilisatrices en un an. Le baromètre ne publie pas le taux propre aux TPE, mais l’écart avec la moyenne d’ensemble montre qu’il est nettement plus bas. Les écarts sectoriels restent marqués : 72 % dans le numérique, 60 % dans les services spécialisés, mais 30 % dans le bâtiment, 29 % dans le transport et la logistique et 18 % dans l’agriculture.

Le détail des usages est plus révélateur que le chiffre global :

  • génération de texte, de voix ou d’images : 34 % (+12 points) ;
  • chatbots, assistants et recherche d’informations : 24 % (+10 points) ;
  • analyse et classification de documents : 13 % (+7 points) ;
  • automatisation de tâches : 11 % (+6 points) ;
  • analyse de données, prévision et optimisation : 9 % (+4 points).

Autrement dit, l’IA sert d’abord à rédiger. Les usages qui modifient réellement un processus (traiter des documents entrants, automatiser une tâche répétitive, exploiter les données de l’entreprise) restent minoritaires. Et surtout, seules 19 % des TPE et PME paient une solution d’IA, 32 % chez les PME. La différence entre les 40 % d’utilisatrices et les 19 % de payantes correspond, pour l’essentiel, à des outils gratuits utilisés à titre individuel.

Ce point n’est pas anodin. Une version gratuite d’un assistant IA grand public n’offre en général ni contrat de traitement des données, ni administration centralisée, ni garantie sur la réutilisation des contenus saisis. Quand un collaborateur y colle un devis, un courrier client ou un extrait de fichier comptable, l’entreprise perd la maîtrise de ces données sans même le savoir. C’est ce qu’on appelle le « shadow AI », et le baromètre en donne indirectement la mesure.

Le baromètre relève par ailleurs que 68 % des utilisatrices jugent l’apport de l’IA positif, et que ce taux grimpe à 84 % chez celles qui paient leurs outils (le communiqué de presse indique 85 %). Les auteurs constatent la corrélation sans établir de lien de cause à effet. L’explication la plus probable est simple : une entreprise qui paie a généralement choisi un outil pour un besoin précis, l’a configuré et a formé quelques personnes. C’est la démarche qui produit le résultat, pas la facture.

Le signal faible : moins de budget, moins d’aide extérieure

Pendant que l’usage de l’IA explose, plusieurs indicateurs reculent, et ils sont passés plus inaperçus.

  • 33 % des TPE et PME n’ont rien dépensé pour le numérique en 2025 (hors formation et recrutement), soit 8 points de plus qu’un an plus tôt. La part de celles qui y ont consacré plus de 1 000 € tombe à 37 % (-5 points).
  • 71 % des dirigeants estiment que le numérique apporte un bénéfice réel à leur activité, en baisse de 7 points. Le recul atteint 8 points dans les TPE, alors que les PME se maintiennent à 83 %.
  • 66 % estiment disposer des compétences numériques nécessaires (-4 points), mais le recours à une aide extérieure chute à 27 % (-10 points).
  • Le dispositif France Num lui-même n’est connu que de 18 % des entreprises interrogées.

Mis bout à bout, ces chiffres dessinent un profil préoccupant : des entreprises qui investissent moins, qui se sentent un peu moins compétentes, et qui pourtant font moins appel à des professionnels. L’IA générative y joue probablement un rôle : il est tentant de demander à un assistant comment configurer une messagerie ou un pare-feu plutôt que de solliciter un prestataire. Pour une question ponctuelle, cela peut suffire. Pour la sécurité d’un système d’information, c’est une autre affaire, car l’outil ne connaît ni le parc, ni les accès en place, ni ce qui a été configuré il y a trois ans.

Cybersécurité : quatre entreprises sur dix touchées en un an

Le volet cyber est sans doute le plus important du baromètre, et il contredit l’idée encore répandue selon laquelle une petite structure n’intéresse pas les attaquants. 39 % des TPE et PME déclarent avoir subi au moins un incident de cybersécurité au cours des douze derniers mois, l’hameçonnage arrivant en tête (18 %). 53 % des dirigeants disent craindre la perte ou le piratage de leurs données.

Côté protections, 84 % des entreprises ont déployé au moins une mesure, un chiffre stable sur un an. Le détail est plus nuancé :

  • antivirus : 80 % ;
  • sauvegarde externe des données : 67 % ;
  • authentification multifacteur (MFA) : 39 %, seule mesure en progression (+7 points).

Ces chiffres appellent trois remarques. La première : l’antivirus est la mesure la plus répandue, alors que c’est celle qui protège le moins contre l’attaque la plus fréquente. L’hameçonnage vise des identifiants, et un antivirus n’empêche pas un collaborateur de saisir son mot de passe sur une fausse page de connexion. C’est la MFA qui neutralise l’essentiel de ce risque, et elle n’équipe encore que quatre entreprises sur dix. Une boîte de messagerie compromise reste le point de départ classique des fraudes au virement, comme nous l’avons détaillé dans notre article sur la boîte mail piratée en TPE.

La deuxième : déclarer une sauvegarde externe ne dit rien de sa capacité à restaurer. Une copie synchronisée en permanence avec les postes sera chiffrée en même temps qu’eux lors d’un rançongiciel, et une sauvegarde jamais testée n’est qu’une hypothèse. Les erreurs les plus courantes sont listées dans notre article sur les sept erreurs de sauvegarde à éviter.

La troisième : dans 65 % des cas, l’incident a été résolu en interne. C’est rassurant si la résolution a été complète. Ça l’est moins si « résolu » signifie que le mot de passe a été changé sans vérifier les règles de transfert créées par l’attaquant, les sessions encore ouvertes ou les applications autorisées sur le compte. Un incident mal clos est souvent le prélude au suivant.

Facturation électronique : la vraie priorité de 2026-2027

78 % des TPE et PME déclarent des projets numériques pour 2026-2027 (+8 points). En tête, et de loin : la réforme de la facturation électronique, citée par 39 % des entreprises (+11 points), devant l’achat de logiciels (26 %), la formation (21 %), l’achat de matériel (19 %) et l’intelligence artificielle, qui n’arrive qu’en dernière position avec 18 %.

Le paradoxe est intéressant : l’IA est l’usage qui progresse le plus, mais c’est le projet le moins prioritaire. Les dirigeants l’utilisent sans la considérer comme un chantier. La facturation électronique, elle, s’impose par la contrainte réglementaire. Depuis le 1er septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA doivent pouvoir recevoir des factures électroniques, et l’obligation d’émission s’étendra aux PME et micro-entreprises au 1er septembre 2027. Le calendrier et les sanctions sont détaillés dans notre point d’étape sur ce qui a changé depuis le 1er septembre 2026.

Ce chantier a un intérêt rarement souligné : il oblige à remettre à plat les flux de documents de l’entreprise, ce qui est précisément le terrain où l’IA apporte un gain mesurable (classement des factures entrantes, rapprochement, extraction de données). Mener les deux réflexions ensemble évite d’empiler les outils. La réforme attire aussi les escrocs, avec de fausses plateformes et des campagnes d’hameçonnage ciblées, que nous avons recensées dans notre article sur les arnaques à la facturation électronique.

Les autres enseignements à retenir

  • Connectivité : 87 % des entreprises sont raccordées à la fibre optique, 14 points de plus qu’en 2024, avec un écart désormais faible entre zones urbaines (88 %) et rurales (85 %). Le débit n’est plus un frein ; la redondance de l’accès internet le devient pour les activités qui ne peuvent pas s’arrêter.
  • Présence en ligne : 83 % disposent d’au moins une solution de visibilité en ligne et 64 % d’un site internet. 46 % déclarent qu’au moins 5 % de leurs clients viennent d’internet.
  • Pilotage : 76 % exploitent leurs données pour piloter l’activité, d’abord avec un ERP ou un CRM (51 %) et le tableur (44 %).
  • Prestataires : 84 % préfèrent un prestataire numérique français ou européen, mais la préférence pour un prestataire local recule à 42 %, soit 14 points de moins qu’en 2023.
  • Matériel : 57 % recyclent leurs équipements ou achètent du reconditionné, un réflexe utile au moment où la fin de support de Windows 10 pousse au renouvellement des postes.

Ce qu’un dirigeant de TPE ou PME peut en tirer

Un baromètre ne dit pas quoi faire, mais celui-ci pointe des écarts faciles à combler. Voici les actions qui découlent directement de ses chiffres, par ordre de rapport coût/bénéfice :

  1. Activer la MFA sur la messagerie et les comptes d’administration. C’est gratuit dans Microsoft 365 comme dans Google Workspace, et c’est la mesure qui répond le plus directement au premier risque identifié, l’hameçonnage.
  2. Tester une restauration. Choisir un fichier, un dossier ou une boîte mail, et le restaurer réellement depuis la sauvegarde externe. Si l’opération échoue ou prend une journée, la sauvegarde ne remplit pas son rôle.
  3. Faire l’inventaire des outils d’IA réellement utilisés. Demander aux équipes quels assistants elles utilisent, avec quels comptes, et pour quelles données. Fixer une règle simple : pas de données clients, comptables ou personnelles dans un outil gratuit grand public.
  4. Choisir un outil d’IA professionnel pour un usage précis, plutôt que laisser chacun utiliser le sien. Un abonnement d’entreprise apporte un cadre contractuel sur les données et une administration centralisée. Les intégrations récentes dans les suites bureautiques en sont un exemple, comme l’arrivée de Claude dans Google Docs.
  5. Vérifier sa capacité à recevoir des factures électroniques et préparer le choix de la plateforme d’émission avant septembre 2027, sans attendre les derniers mois.
  6. Après tout incident, faire une vérification complète : règles de transfert, sessions actives, applications connectées, droits d’accès. Un incident « résolu en interne » doit l’être vraiment.

Aucune de ces actions ne demande un budget important. Elles demandent surtout un peu de méthode et, pour certaines, un regard extérieur. C’est peut-être le principal enseignement de cette édition : les TPE et PME ont désormais accès à des outils très puissants, souvent gratuits, mais la manière de les encadrer n’a pas suivi le même rythme. Le chiffre de 40 % mesure une adoption, pas une maîtrise.

Sources


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